La métamorphose intérieure

173 pages

 

Extrait

 

           Il aurait été plus prudent que je ne m’engageasse pas dans cette aventure. Je me croyais rétabli, tout au moins dans une condition physique apte à affronter ces kilomètres. Je me confortais dans le déni de ma peine, de ma faiblesse, incapable d’imaginer que cela pouvait tourner mal.

 

           Épuisé… Que dis-je ? La vie m’épuise. Cette balade entamée il y a peu finira par m’achever. Je n’ose plus imaginer la distance qu’il me reste à parcourir avant de franchir le seuil de mon habitation, un appartement juché dans un édifice d’une dizaine d’étages. Mes pieds sont en compote, mes souliers inadaptés compressent mes orteils, les semelles me brûlent à chaque fois que je les pose sur le bitume liquéfié par la fournaise. À l’horizon, pas un arbre pour se mettre à l’ombre, seuls cette route dégagée et quelques misérables piquets de clôture garnis de barbelés rouillés. Aucune échappatoire. Pas question de retirer ces satanées chaussures et de poursuivre mon chemin sur mes chaussettes ; la douleur serait multipliée au centuple. Insupportable. Impossible de m’asseoir sur l’herbe roussie des talus jonchés de ronces et d’épines. D’ailleurs, je dois rejoindre mon habitat pour accueillir ma maman. Je n’ai donc aucune autre alternative, je dois surmonter mon handicap, marcher et marcher encore pour progresser vaille que vaille. Que dis-je ? Pour claudiquer jusqu’au bout de cette satanée balade. Pourquoi avais-je donc entrepris cette aventure ? Ce rude soleil assène de ses rayons mon crâne en émoi, dérangé par une cruelle déception amoureuse ! D’une certaine manière, il augmente la pression interne qui pressure ma cervelle. À chaque inspiration, l’air chaud pénètre dans mes poumons et maintient la température corporelle bien au-dessus de la norme accordée par le fabricant. La fièvre m’accable. Je me consume peu à peu sans pouvoir arrêter le feu qui me dévore. La sueur surgit de mon front, perle mes paupières et trouble ma vue. J’ai l’impression de m’enliser dans un liant hydrocarboné bouilli par cette canicule infernale. Moi qui souhaitais aérer mon esprit dans cette belle nature, voici que j’asphyxie mes méninges, que je me noie dans une mélasse à base de goudron. Par quel bout de l’histoire vais-je conter cette aventure à mon médecin ? Je l’entends déjà maugréer : « Que faisiez-vous là ? Une vraie folie… »

Et je lui répondrai tout simplement :

« Je me promenais pardi ! »

 

           Parfaitement, je me promenais pour oublier… Ou plus précisément, pour essayer d’oublier une femme à laquelle j’avais consacré une partie de ma jeunesse, mes études et ma passion pour le théâtre. En réalité, il aurait été mille fois préférable d’être confortablement allongé dans mon lit pour récupérer la totalité de mes forces perdues au cours de mes récentes crises de nerfs. Seulement voilà, selon les dictons populaires et les remèdes de bonne femme, une balade au milieu de la nature ne pouvait que me ressourcer et m’aider à sortir la tête hors de l’eau, en lieu et place de la plonger dans un fleuve, un lac ou dans un profond puits. Un jour, n’avais-je pas dégagé le couvercle de protection de celui qui était creusé à même la cave de mes parents et ne m’étais-je approché du bord ? L’eau était d’un noir d’encre, repoussante. Pourtant, j’avais incliné le buste avec la ferme intention de me laisser basculer… C’est la voix de ma mère, en provenance du rez-de-chaussée, qui me tira de la torpeur.

           Le service d’un psychologue n’étant pas remboursé par la Sécurité sociale, sur les conseils avisés de mon médecin traitant, j’avais consulté un psychiatre. Une épreuve compliquée. Dieu seul sait combien j’avais toujours éprouvé un a priori négatif au sujet des professions incluant le préfixe psy. Pour moi, elles s’apparentaient uniquement à la folie et je n’étais évidemment pas fou ! Lorsque le psychiatre désira m’interner pour comportement anormal face à une situation douloureuse qui pouvait mettre ma vie en danger, d’un revers de la main, je l’avais envoyé au diable.

« Non, mais… Détraqué mental… », avais-je maugréé en quittant le cabinet.

En somme, si d’une manière inconsciente, je suis en marche forcée vers une noyade dans le goudron, cela ne lui regarde pas. Ce droit m’appartient encore en tout point et ne concerne que ma pomme. D’ailleurs, suis-je en train de me suicider ? Certes, dans l’état actuel des choses, je suis incapable de répondre à la question. Pour sûr, désormais, je ne ressens aucune douleur, bien au contraire, je flotte. Ah, les psys de tout bord, toujours à se préoccuper de notre cervelle au lieu de se préoccuper de la leur !

           Bref, je flotte. Je navigue vers la fin de mon périple. Le soleil tape vraiment fort. Bon sang, même pas un arbre pour m’abriter. Rien, excepté de la rocaille à perte de vue. Et le tarmac… Puis les effluves d’un résidu de pétrole qui envahissent mes narines. Mais ne suis-je pas en train de flotter ? Non, mon œil droit est au niveau des cailloux, mon nez est dans la panade chaude et nauséabonde. J’inhale les vapeurs aux accents narcotiques, j’emplis mes poumons déjà atrophiés par les années de tabagisme. Mon Dieu, que m’arrive-t-il ? Me voilà en suspension dans la douleur de ma chair et de mes écorchures. Puis surgit un nuage cotonneux dans le ciel infernal… Un cumulus…

Á paraître

le 15 février 2026